Scandale récent : un enfant refusé aux urgences matinales
Il y a une semaine à Bamako, une scène filmée à l’hôpital a suscité l’indignation générale. Dans une vidéo devenue virale, on voit un médecin d’un hôpital public s’en prendre à un collègue qui voulait prendre en charge un enfant gravement malade. Le praticien agacé refuse d’interrompre la routine des visites du matin, lançant que « les patients qui sont pressés peuvent aller dans les structures privées » (Studio Tamani, 2025). Autrement dit, au lieu de soigner immédiatement l’enfant en détresse, ce médecin a estimé que ce n’était pas le “bon moment” et a suggéré aux proches d’aller voir ailleurs s’ils étaient pressés. La scène, largement partagée sur les réseaux sociaux, a choqué l’opinion : voir un enfant malade refoulé aux urgences pour de telles raisons a été perçu comme un symptôme alarmant des dysfonctionnements de l’accueil hospitalier au Mali.
Tollé public et réaction des autorités sanitaires
La colère des citoyens ne s’est pas fait attendre. De nombreux témoignages en ligne ont fustigé l’attitude du médecin et, plus globalement, la déshumanisation du système de santé. Face à ce scandale, la ministre de la Santé, le médecin-colonel Assa Badiallo Touré, est sortie de son silence. Lors d’un atelier sur l’accueil hospitalier tenu le 29 mai, elle a publiquement dénoncé les « brebis galeuses » de la profession et annoncé une tolérance zéro envers de tels comportements (Studio Tamani, 2025 ; Bamada.net, 2025a). Elle a exhorté les usagers, ainsi que les syndicats, à dénoncer tout manquement avec des informations précises afin que des sanctions exemplaires soient prises (Studio Tamani, 2025 ; Bamada.net, 2025a). « Tout manquement avéré du personnel de santé sera désormais sanctionné », a-t-elle martelé, appelant les citoyens à ne plus garder le silence (Bamada.net, 2025a).
Les réactions dans la société civile ont été multiples. Plusieurs citoyens ont salué la fermeté de la ministre : « Cette décision est la bienvenue. Des plaintes suivies de sanctions feront changer des comportements », a confié une habitante de Bamako (Bamada.net, 2025a). Mais d’autres se montrent sceptiques, estimant que les patients hésiteront à dénoncer de peur de représailles ou par résignation (Bamada.net, 2025a ; Studio Tamani, 2025). « Si cette politique est vraiment appliquée, beaucoup préféreront revenir dans les hôpitaux publics au lieu d’aller dans les cliniques privées », ajoute un autre citoyen (Bamada.net, 2025a).
Du côté des professionnels de santé, la sortie de la ministre a créé un malaise. Le syndicat des médecins (SYMEMA) a rappelé que le personnel médical est effectivement tenu à un devoir d’accueil, mais a tenu à insister sur les conditions de travail éprouvantes : sous-effectif chronique, surcharge, épuisement physique (Bamada.net, 2025b). « Le médecin malien peut faire le travail de dix personnes dans certaines situations », a souligné Boubakar Niaré, secrétaire général adjoint du SYMEMA (Bamada.net, 2025b).
Mais ce même syndicat a aussi exprimé sa préoccupation face à la montée des violences contre les soignants. Il a rappelé que les médecins ont le droit de porter plainte s’ils sont agressés, et même de cesser le travail si leur sécurité n’est pas assurée (Bamada.net, 2025b). Ce point fait écho à un incident survenu en 2022 : une infirmière avait été giflée par un parent de malade après avoir été vue en train de jouer sur son téléphone pendant une crise de convulsions de son patient (Bamada.net, 2022).
Analyse critique du corporatisme médical
Le problème ne réside pas dans la défense des conditions de travail, mais dans le refus systématique de reconnaître les fautes professionnelles graves. Le cas du professeur Broulaye Samaké, médecin arrêté et emprisonné par la justice il y a quelques mois, est révélateur. À l’époque, l’opinion publique s’était largement mobilisée pour dénoncer une procédure arbitraire et humiliante. Nous étions nombreux à défendre le principe de justice équitable, y compris pour les soignants.
Mais aujourd’hui, ce même syndicat choisit de défendre sans nuance les auteurs de fautes graves, allant jusqu’à justifier la non-prise en charge d’un enfant malade. Ce corporatisme aveugle, qui protège les coupables au lieu de faire le ménage dans ses rangs, affaiblit la crédibilité de toute la profession. Il ne s’agit pas de généraliser. Il existe de nombreux médecins intègres, compétents, et dévoués. Mais ceux qui laissent mourir, humilient, ou refusent de soigner doivent être radiés de la fonction publique – et non couverts par un syndicat.
Etienne Fakaba Sissoko



